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Point de vue
Franck Laloë
Documents numériques :
attention, fragiles !
Les supports d’enregistrement numérique ont une durée de vie relativement brève.
Ce problème passé sous silence risque d’avoir de graves conséquences.
Les données de tous ordres – informations administratives, médicales, scientifiques, musicales
et artistiques, etc. – sont de nos jours écrites
et conservées sous forme numérique. Les
raisons en sont évidentes : commodité, compacité (un seul DVD de données remplace
des dizaines de kilogrammes de papier), facilité de recherche à l’intérieur des textes, communication à distance quasi instantanée, recopie presque sans frais et strictement
à l’identique – grâce aux merveilleux algorithmes de correction d’erreurs inventés par les mathématiciens dans ce but.
La mémoire de l’humanité est donc de plus en plus numérique.Pourtant, peu de nos contemporains semblent se rendre
compte à quel point cette méthode de stockage est fragile,
les supports d’écriture étant d’une grande volatilité. Jamais,
dans son histoire, l’humanité n’a utilisé des techniques aussi
instables pour conserver et transmettre l’information aux
générations futures ! Une situation d’autant plus paradoxale qu’elle ne tient à aucune nécessité technique particulière, mais juste à notre négligence en tant que société à
développer et utiliser les bonnes technologies.
Le problème a deux composantes, la première déjà
grave, la seconde plus inquiétante encore. La première est
assez bien connue et tient au caractère indirect du stockage
de l’information numérique : si chacun peut lire avec ses
yeux les inscriptions gravées sur une stèle romaine, personne ne peut lire directement les informations stockées de
façon magnétique sur un disque dur ou un CD – ne fût-ce
que parce que l’échelle à laquelle elles sont inscrites est
bien trop petite. Il faut donc disposer d’appareils capables
de lire les documents numériques, ainsi que de logiciels
pour interpréter les informations.
Or comme l’évolution des techniques et des marchés
impose un constant changement des dispositifs, au bout
de peu de temps il devient difficile, voire impossible, de se
procurer le matériel permettant de lire un enregistrement
numérique. Un exemple est l’enregistrement numérique de
la musique en format DAT : après avoir pratiquement été un
standard pendant plus d’une décennie, ce format a disparu, et l’on ne trouve plus en vente d’appareils permettant
d’enregistrer ou de lire ces bandes.
C’est là le premier danger du stockage numérique de
données, et il demande beaucoup de vigilance de la part
de tous ceux qui ont en charge la conservation d’un patri
moine d’informations.Le second danger est encore plus fondamental : les supports mêmes sur lesquels est inscrite
l’information sont rongés par le temps. Même si l’on conservait l’équipement nécessaire pour les lire, l’information disparaîtrait tout aussi inexorablement !
Ainsi, les bandes magnétiques vieillissent en une dizaine
d’années ; elles se désagrègent, l’oxyde magnétique qui
contient l’information se décolle et part en poussière.La seule
façon de conserver leur information est de la recopier à temps
sur une nouvelle bande ou un autre support, puis de
recommencer quelques années plus tard, et ainsi de suite.
C’est ce que font les grandes bibliothèques pour conserver
leur catalogue numérique de millions d’ouvrages ou leur
fonds numérique quand elles en ont un.Mais imaginons que,
durant quelques années seulement, la vigilance se relâche
et que les copies ne soient pas effectuées :l’information sera
perdue. Compte tenu des coûts d’une telle maintenance,
sommes-nous sûrs par exemple que toutes les données
scientifiques récoltées lors des missions spatiales de la NASA
sont ainsi régulièrement sauvegardées, même si beaucoup
n’ont encore pas été exploitées ?
La longévité des supports
se limite à quelques années
Quant aux disques durs, ils reposent sur un principe physique
un peu analogue, fondé sur l’orientation magnétique des matériaux. Leur capacité de stockage a fortement augmenté ces
dernières années, notamment grâce à l’utilisation de la magnétorésistance géante, effet dont la découverte vient de valoir
le prix Nobel de physique au Français Albert Fert et à l’Allemand Peter Grünberg. Les disques durs ont aussi d’immenses
avantages en termes de rapidité d’accès mais, en termes
de longévité, ils sont comparables aux bandes.
Lorsque les CD enregistrables sont apparus, on a vu dans
les quotidiens des publicités annonçant triomphalement :
« Enregistrez vos photos de famille pour l’éternité ! » Il était
difficile de proférer plus grand mensonge, car beaucoup de
CD enregistrables ont une durée de vie limitée à quelques
années (on cite parfois une moyenne d’environ cinq ans),
certains même devenant illisibles en un an ou deux.
On est loin de la longévité des photos sur papier, qui traversent plusieurs générations au prix d’un petit jaunisse
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© POUR LA SCIENCE -N° 361 NOVEMBRE 2007
Jean-Michel Thiriet
ment. Pour les DVD enregistrables, ce n’est pas mieux. Quant
à la nouvelle génération des DVD de haute définition, le
moins qu’on puisse dire est qu’aucun des grands standards
(HD-DVD et Blue-Ray) n’a été conçu particulièrement pour résister au temps. La seule chose qui a primé est la densité d’information, considérée comme plus porteuse commercialement.
Pour une raison mystérieuse, il semble exister une espèce
de tabou qui fait que la gravité du problème est passée sous
silence. Et pourtant, les faits sont là : tout patrimoine numérique abandonné à lui-même cinq ou dix ans risque d’être
définitivement perdu.Il est louable de numériser massivement
des documents graphiques de toute nature, afin d’en assurer la consultation et la longévité, mais à quoi bon si le résultat de tout cet investissement risque de disparaître rapidement ?
L’un des domaines concernés est le secteur médical :
quand, pour suivre l’évolution de leurs patients à long
terme, les médecins stockent des photos de rétine, des images
de scanners, des radiographies dentaires, ont-ils conscience
que ces données sont stockées sur des CD qui vieilliront et
ne seront plus lisibles dans quelques années ? Quant à
tous les particuliers qui prennent le soin de numériser leurs
souvenirs dans un espoir de les transmettre à leurs descendants, savent-ils que ce patrimoine se décompose un
peu plus d’année en année ?
Si le problème n’est pas pris à bras-le-corps rapidement,
pendant qu’il est encore temps, on peut craindre dans quelques
années de grandes difficultés dans bien des branches de
l’activité humaine.Il existe pourtant sans doute des solutions
techniques : rien n’empêche a priori d’imaginer un disque
optique ayant une excellente durée de vie et une bonne
stabilité, pourvu qu’il ait été conçu dans cette perspective et
pas seulement en visant la quantité d’information et la rapidité d’écriture. Nombreux sont les matériaux dans lesquels
l’information peut être stockée, qu’ils soient organiques (telles
les molécules de colorant actuellement utilisées) ou non organiques, donc a priori moins sensibles à la dégradation par
la lumière et l’environnement.
On peut même rêver de l’apparition d’un « standard longue
durée » de support numérique optique dont, on peut le deviner, les clients seraient fort nombreux. Il faudrait juste un standard suffisamment ouvert et à des prix raisonnables, ce qui
n’est pas le cas des quelques tentatives isolées qui sont allées
dans ce sens (disques UDO par exemple).Ce standard n’existe
pas, et il n’est même pas en train d’émerger.
Alors que les papyrus égyptiens ou les tablettes d’argile
mésopotamiennes ont traversé les millénaires sans perdre
leur information, comment en sommes-nous arrivés à une
telle régression ? Seules la capacité de stockage et la vitesse
de lecture ou d’enregistrement paraissent intéresser les fabricants de lecteurs, d’enregistreurs et de supports d’enregistrement.« Gravez 32 fois plus vite ! » annoncent les publicités,
alors que cette plus grande vitesse diminue encore la qualité de gravure et, partant, sa durée de vie.
Un problème qui ne semble pas
préoccuper les fabricants
Apparemment, les forces du marché sont incapables à elles
seules de développer des supports d’enregistrement ayant
une durée de vie raisonnable, comparable par exemple à celle
d’un document écrit sur papier. La seule chance d’avancer
semble donc être que les pouvoirs publics prennent l’initiative. Sur le plan technique, le domaine n’est pas particulièrement difficile.Pour leur part, le CNRS et le ministère de la Culture,
en France, sont conscients de l’importance des enjeux, et ils
le manifestent en étant partie prenante d’un groupe d’intérêt
scientifique sur les disques optiques numériques (GIS-DON),
qui comprend des laboratoires universitaires ainsi que le LNE
(Laboratoire national d’essais). Le but est précisément de
recommander des solutions et de favoriser l’émergence de
solutions raisonnables ;les pistes à explorer ne manquent pas,
et plusieurs laboratoires s’intéressent à la question.
Il n’en reste pas moins qu’aucune agence de moyens, française ou étrangère, nationale ou internationale, n’a identifié
le problème comme étant un dossier prioritaire. Pour que les
secteurs public et privé s’allient enfin et fassent vite progresser les choses, le seul espoir semble être une prise de
conscience du grand public.Chacun doit comprendre les enjeux
et ne pas attendre 10 ou 20 ans pour constater que les souvenirs familiaux d’une génération ont disparu, ou que les précieuses données récoltées grâce à des équipements
scientifiques fort coûteux ont subi le même sort.
Franck LALOË est physicien du CNRS au Laboratoire Kastler-Brossel
de l’École normale supérieure, à Paris.
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